Francesca PIQUERAS

Un an après l’exposition « Paysages clairs pour des jours sombres », dans cette même Galerie de l’Europe, ce n’est plus à un voyage sur la transparence du monde auquel Francesca Piqueras nous convie avec « L’architecture de l’absence », mais à une plongée dans son démantèlement.
Francesca Piqueras s’est rendue au Bangladesh, sur la côte de Chittagong, au nord de la rivière Karnaphuli, où, sur près de dix kilomètres, une centaine d’épaves gigantesques rythme le bord de mer de ses flancs rouillés qui, peu à peu, se vident de leur substance. Là, en témoin fasciné, Francesca Piqueras a surpris les derniers signaux de puissance d’une centaine de navires à bout. Avec respect, car toujours en recul de ce démantèlement, elle a vu dans ces funestes ports tout le spectacle du monde : monde des vaisseaux d’industrie, dont on sent encore la fierté des étraves dressées, monde des hommes absents qui ont su les bâtir avant de les renier.
Le tour de force de Francesca Piqueras est de nous émouvoir par la mise en scène pudique, presque détachée, de ces paquebots que l’on désosse, sans montrer les mains encore plus abîmées qui lentement éteignent leurs derniers feux. Hommes qui s’éteignent eux aussi, artisans acharnés mais sans autre choix possible, assistant pour survivre à la morbide répétition d’une mort qui les cueillera plus loin, vite, quelque part dans les terres, là-bas, dans les quartiers pauvres de Pathargata, Chandgaon ou de Sholashahar, sur d’autres rives où l’on brûlera leur corps.
Paradoxe de cette double extinction : par le jeu des plans et des lumières, Francesca Piqueras reconstruit avec subtilité cet univers qui lui est propre. Elle offre à notre regard un décor de fin du monde, presque lunaire, le décor d’un opéra tristement moderne où l’on pourrait reconnaître, çà et là, les derniers vestiges d’une civilisation engloutie, des arches de Noé éventrées, temples et totems de carbone, pyramides en équilibre sur un ciel de plomb, remparts effondrés, vagues de métal aux couleurs de nos émotions.
Une fois de plus, Francesca Piqueras nous montre par son talent que la soustraction des éléments – cette « architecture de l’absence » – lui permet, à l’inverse, d’apporter quelque chose à l’art de la photographie.

Stéphane Héaume – Janvier 2011